[...]C'est à ces conditions seulement, en joignant le geste à la parole, qu'il devient possible d'accompagner un projet paysager qui prenne en compte les contraintes technico-économiques nécessaires à sa production. L'espace que nous habiterons demain présentera alors de nouveaux paysages, différents de ceux d'aujourd'hui, mais qui intégreront les héritages du passé tout en s'adaptant à de nouvelles situations. N'est-ce pas la meilleure façon de gérer collectivement ce patrimoine?
Y. Michelin et S. Gauchet in Vives campagnes
Appréhender les enjeux de la gestion du paysage, passe par une analyse des impacts des pratiques actuelles de gestion des élements paysagers de base sur le "territoire social" tout entier.
S'il faut se garder de la tentation du retour de principe aux structures paysagères anciennes, sans se poser la question de leur cohérence avec la situation présente, on n'évitera pas une réflexion sur les pratiques à retrouver ou inventer pour enrayer les effets indésirables d'une vision productiviste de l'aménagement des campagnes. Les haies, chemins, bords de routes, talus et fossés en sont autant d'indicateurs.
Les fossés entre champs ont été en grande partie comblés au cours d'opérations de remembrement, dans le but d'unifier des parcelles, de gagner de la surface cultivable, de faciliter l'accès aux parcelles enclavées. Leur fonction de draînage n'est donc plus assurée, sauf s'ils ont été remplacés par des drains enterrés, qui débouchent dans le cours d'eau le plus proche.
Dans le but d'en réduire les coûts d'entretien, les fossés de bords de route sont l'objet d'un curage mécanisé et peu fréquent. Ces opérations brutales ont pour effet d'élargir ces fossés et d'en tasser le fond. Les conséquences en sont l'augmentation de la vitesse de l'eau, l'absence d'infiltration sur le parcours, l'accroissement des quantités rejetées aux cours d'eaux, la réduction du délai entre collecte des eaux de pluie par les surfaces et rejet aux cours d'eaux (plus d'effet "tampon").
Les lits des ruisseaux et ruisselets qui sont autant de fossés naturels, ont souvent été soit comblés, soit embusés, soit élargis et taillés au cordeau pour accepter des débits en constant accroissement.
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L'état comparé des deux berges de ce ruisseau montre à l'évidence que les propriétaires riverains n'ont pas la même conception de la gestion de cet élément fonctionnel du paysage | ![]() |
On observe alors des phénomènes paradoxaux : la stagnation des eaux de pluies rend inaccessibles et souvent incultivables les champs non draînés (il n'est pas rare de voir se former dans les champs des mares de plusieurs centaines de m2, qui persistent pendant des semaines au point de devenir des escales pour les mouettes), les champs draînés présentent en permanence un déficit en humidité dû au fait que les drains enterrés réalisent un draînage trop rapide, le lessivage continuel entraîne terre et produits chimiques agricoles et favorise la mauvaise imprégnation des terres arables, le niveau de la nappe phréatique baisse d'année en année malgré de longues périodes de fortes précipitations.
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| Exemple typique du trajet et du processus de rejet des eaux 2 ou 3 heures après un épisode pluvieux : | ||||
| Le travail mécanisé des champs a tassé la terre, l'eau ne s'infiltre plus, ruisselle en surface et accroit le lessivage des sols | Les champs sont systématiquement draînés, l'eau est rejetée immédiatement aux fossés ou aux cours d'eau | Les débits s'accroissent brusquement dans les fossés, ce qui accentuent l'effondrement des rives | Les déversoirs sont dimensionnés pour accepter des quantités rejetées sans cesse croissantes | Le niveau des cours d'eaux montent brutalement |
L'expérience des catastrophes provoquées par des crues subites de cours d'eau modestes (cf. cas de l'Ouvèze à Vaison-la-Romaine) a motivé la redécouverte de pratiques d'entretien des rivières et ruisseaux : focardage manuel, replantation d'espèces arbustives pour soutenir les berges, création d'obstacles visant à provoquer des remous. En les couplant au creusement de nouveaux fossés, de telles méthodes peuvent être appliquées à l'entretien des fossés afin de ralentir le débit des eaux de ruissèlement, et ainsi favoriser une part d'absorption par le sol tout en garantissant l'écoulement et un draînage suffisant.

Si la plupart des haies ont été arrachées pour accroître la taille des parcelles lors d'opérations de remembrement, beaucoup ont été supprimées tout simplement pour ne plus avoir à les entretenir, voir même pour récupérer quelques m2 de terre arable. C'est le cas particulièrement des haies situées en bordure de champ sur le bord d'une route, d'un chemin, d'un ruisseau ou au sommet d'un talus.
Outre son intérêt écologique - réservoir d'espèces végétales, abri ou habitat d'espèces animales - la haie a un rôle bioclimatique important. Elle sert de coupe-vent, constitue une barrière froide à l'échelle micro-climatique par l'évaporation diurne des réserves d'eau des arbustes, régularise la circulation des eaux de pluie en évitant le lessivage des sols, maintient de la fraîcheur aux terres. Une fois les haies arrachées, le sol gèle en hiver et est dessêché par les vents, la terre est ravinée, les talus s'effondrent et viennent combler les fossés.
Cette érosion très rapide - l'échelle de quelques années - est encore accélérée par les pratiques d'entretien mécanisé. L'épareuse, engin utilisé pour l'entretien des talus et bords de routes, broie plus qu'elle ne coupe, ce qui a pour effet de saccager les espèces ligneuses qui, au bout d'un certain temps, ne repoussent plus. Utilisée à la va-vite, l'épareuse arrache les touffes d'herbes avec leurs racines et décape le terrain sur plusieurs centimètres d'épaisseur (
cf. ci-contre). Dès lors, plus rien ne s'oppose à l'effondrement des talus et fossés.
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Les remèdes couramment employés sont les enrochements destinés à stabiliser le terrain (cf.ci-contre
) et l'arasement des talus (diminuer la pente à environ 45° est censé ralentir le ravinement). Ces moyens se révèlent peu efficaces et coûteux : il faut environ 30 tonnes de rochers pour stabiliser 10 m de talus; l'arasement diminue la surface du champ adjacent et prive du même coup l'agriculteur - ô, ironie du sort - de la bande de terrain qu'il avait conquise sur la haie. Alors qu'il suffisait d'observer, quelques mètres plus loin, le talus qui a conservé sa haie et qui, lui, est resté debout.
Pour plus de détail sur les processus d'érosion, voir Les sols malades de l'érosion.
En première approche, le seul remède efficace reste la replantation de haies, mais il doit s'accompagner d'une politique d'entretien adaptée. Quand on analyse le coût, pour une commune rurale, de l'entretien mécanisé, qu'il soit directement sous-traité à une société privée plus soucieuse de profit que d'aménagement ou qu'il passe par des relais institutionnels (conseils généraux, services de l'équipement) hantés par la réduction de la dépense publique, on se dit qu'il peut-être parfaitement rentable de recréer des emplois de cantonnier, dont l'action manuelle non agressive et le discernement sont de nature à enrayer les processus d'érosion.
Autrefois, les agriculteurs entretenaient haies, fossés, talus et chemins par obligation, ou en tout cas par nécessité : il en allait du bon fonctionnement de leurs cultures. Si aujourd'hui ils ne le font plus, les raisons en sont multiples : les soucis de productivité et de rentabilité de l'exploitation ne leur en laissent plus le temps, la plupart ont perdu la conscience du besoin de cet entretien, et n'ont pas d'intérêt à fournir un travail qui ne leur rapporte rien et qui n'a d'autre vocation à leurs yeux que de conserver un paysage - au sens purement esthétique du terme - pour les beaux yeux des promeneurs citadins.
Dans le cadre de la réforme de la Politique Agricole Commune, la remise au goût du jour de la jachère - et peut-être plus encore la polémique qui en a découlé entre le "tout-économique" et le "tout-paysager" - a suscité une réflexion qui a accouché de l'idée suivante : institutionnaliser le concept d'agriculteur conservateur du paysage, l'agriculteur producteur se voyant investi de la responsabilité de l'entretien du paysage. Cette proposition a essuyé le refus quasi unanime des agriculteurs européens en général et français en particulier : refus compréhensible d'avoir à fournir pour la collectivité un travail supplémentaire et sans contrepartie financière, mais surtout refus de principe, s'expliquant par la vision essentiellement productiviste que l'agriculteur d'aujourd'hui a de son métier ("on n'est pas des jardiniers", "on ne fait pas de l'agrément, on produit de quoi nourrir le pays"), l'activité d'entretien du paysage étant vue comme non productive, donc hors du champ de toute préoccupation légitime.
Une voie possible réside alors dans l'intervention étatique ou communautaire, au titre de l'aménagement du territoire, pour généraliser des pratiques que certaines régions ou communes ont déjà relancé (replantation de haies, recreusement du réseau de fossés, etc.), en finançant l'entretien de la partie collective de ces biotopes, en s'appuyant sur un réseau d'agriculteurs partenaires, qui peuvent d'ailleurs trouver là un revenu complémentaire.
Des associations, des collectivités locales, déploient de gros efforts pour ressusciter d'anciens chemins abandonnés ou perdus. Leurs motivations sont multiples : réhabiliter un patrimoine, développer des activités de loisirs ou à vocation touristique (randonnée pédestre, VTT, sentiers botaniques).
La caractéristique commune de ces actions réside dans l'intervention majoritaire de bénévoles, que ce soit pour initier les projets, mettre sur pied les structures, assumer les tâches au quotidien (entretien, balisage, animation, etc.). Dans la plupart des cas, ces acteurs se trouvent en butte avec les agriculteurs riverains ou les propriétaires, pour des questions de droit de passage (nuisances supposées de la fréquentation des chemins par une population de promeneurs), d'interférence avec les cultures (réticences à "restituer" les chemins annexés par les champs - cf. Les mangeux d'terre). Les réticences sont d'autant plus vives que les instigateurs de ces actions de réhabilitation sont essentiellement des citadins, perçus comme voulant annexer les campagnes pour les tranformer en aires de loisirs.
Toujours est-il que, malgré les difficultés qu'il rencontre, un tel engouement correspond à un vrai besoin social, et est aussi porteur d'une réalité économique.
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